Madame Dupin

Louise Marie Madeleine Guillaume de Fontaine, par son mariage Madame Dupin, est née à Paris le et morte au château de Chenonceau, le . Femme d’esprit, célèbre pour sa beauté, Louise Dupin est une personnalité du siècle des Lumières et tient un brillant salon littéraire.

Louise de Fontaine voit le jour à Paris, paroisse Saint-Roch, le 28 octobre 1706 :

« Louise-Marie-Madeleine, fille de Mre Jean-Louis-Guillaume escuyer Sr de Fontaine, Coner du Roy Comre de la marine et galères de France prt, et de dame Marie Anne Armande Dancourt son épouse née le vingt-huit octobre dernier rue de la Sourdière en cette par. a été batisée, le parein très haut et très puissant seigneur Monseigneur Louis d’Aumont de Roche baron duc d’Aumont, pair de France, premier gentilhomme de la chambre du Roy et gouverneur des ville et château de Boulogne et pays Boulonois, demt rue de Joüy, par. St Gervais ; la mareine Dame Magdeleine Clerjaut, épouse de messire Samuel Bernard cher de l’ordre du Roy demt place des Victoires, paroisse St Eustache.

Signatures : Louis d’Aumont duc d’Aumont – Madeleine Clergeau Bernard – Jean Louis Guillaume de Fontaine – Goy. »

Elle est en fait l’aînée des trois filles naturelles du banquier Samuel Bernard et de Marie-Anne-Armande Carton Dancourt (1684-1745), dite Manon, fille de l’acteur Florent Carton Dancourt. Marie Dancourt a épousé le 4 novembre 1702 à Paris, paroisse de Saint-Sulpice, Jean-Louis-Guillaume de Fontaine (1666-1714), commissaire et contrôleur de la Marine et des Guerres au département des Flandres et de Picardie.

Celui-ci reconnaît avec complaisance Louise, ainsi que les deux cadettes : Marie-Louise le 25 août 1710 et Françoise-Thérèse le 12 mars 1712, de la paroisse Saint-Roch à Paris. De son union légitime avec Marie Dancourt, sont nés Jeanne-Marie-Thérèse en 1705 et Jules-Armand le 3 avril 1709, également de la paroisse Saint-Roch à Paris.

Les enfants de Samuel Bernard sont évoqués par Jean-Jacques Rousseau dans Les Confessions :

« Elles étaient trois sœurs qu’on pourrait appeler les trois grâces : Madame de la Touche, qui fit une escapade en Angleterre avec le duc de Kingston ; Madame d’Arty, la maîtresse et bien plus, l’amie, l’unique et sincère amie de Monsieur le prince de Conty, femme adorable autant par la douceur, par la bonté de son charmant caractère que par l’agrément de son esprit et par l’inaltérable gaieté de son humeur ; enfin Madame Dupin, la plus belle des trois, et la seule à qui l’on n’ait point reproché d’écart dans sa conduite. »

Gaston de Villeneuve-Guibert décrit ainsi l’enfance de Louise Fontaine :

« Ses parents, qui possédaient une fortune considérable, ne négligèrent rien pour développer les heureuses dispositions et les qualités naturelles dont elle était douée. Aux charmes les plus séduisants de la figure elle joignait un esprit vif, un caractère élevé, une intelligence précoce et une grande mémoire ; elle plaisait autant par sa douceur que par la grâce et la distinction de sa personne. Sa mère la mit au couvent; elle aussitôt devint l’idole de la communauté : élèves et maîtresses étaient ravies de sa gaieté, de ses talents, de ses saillies; la supérieure la citait comme une petite merveille que tout le monde gâtait et dont on était enchanté. »

L’insouciance propre à ces années ne dure peu et la jeune Louise sera confrontée à la réalité du monde adulte, sur la place de la femme dans la société du XVIIIe siècle et la toute-puissance de l’autorité paternelle. Les pères seuls décident du sort de leurs enfants. Le rôle de l’institution religieuse sur le statut des femmes est déterminante. L’éducation au couvent consiste à imposer l’obéissance, la soumission, accepter l’autorité des parents et de l’époux auquel elle est destinée.

Samuel Bernard décide d’offrir sa fille Louise à Claude Dupin, modeste receveur des tailles à Châteauroux. D’après le chroniqueur Mouffle d’Angerville, en 1721, Claude Dupin était venu en aide à l’aînée de la famille, Jeanne-Marie-Thérèse de Fontaine, de passage dans le Berry. Elle a épousé François II de Barbançois seigneur de Celon, le 21 août 1720. Madame de Barbançois revenait des thermes de Bourbon-l’Archambault, mais souffrante, elle reçoit l’hospitalité de Claude Dupin. Une fois son invitée rétablie, le bienfaiteur l’accompagnera jusqu’à Paris. Calcul ambitieux ou réel désintéressement ? Toujours est-il que ce geste permet à Claude Dupin de rencontrer Samuel Bernard. Ce dernier, fortement impressionné, s’informe de sa situation et propose la main de Louise, âgée seulement de seize ans, à Claude Dupin. Pour ce quadragénaire, veuf et père d’un fils de six ans, cette situation est inespérée puisqu’elle est assortie de la charge de receveur général des finances.

Le 29 novembre 1722 a lieu le mariage par contrat et la cérémonie religieuse est célébrée le 1er décembre suivant, à Paris en l’église Saint-Roch. Grâce aux relations et l’appui de son beau-père, Claude Dupin devient fermier général le 1er octobre 1726, après avoir vendu sa charge de Châteauroux. Samuel Bernard avance la caution de la Ferme à son protégé, pour un montant de 500 000 livres. Le financier abandonne quelques années plus tard la créance, en dispensant le couple de toute reconnaissance de dettes. Le 24 décembre 1728, il achète une charge de « conseiller secrétaire du Roy, Maison, Couronne de France et des finances ». L’acquisition de cette charge lui permet d’obtenir la noblesse au premier degré, ainsi que sa descendance.

Louise donne naissance à un fils, Jacques-Armand, le 3 mars 1727 à Paris.

Grâce aux générosités de Samuel Bernard et aux revenus de la Ferme générale, Claude Dupin constitue une fortune considérable, principalement foncière. Monsieur et Madame Dupin occupent une situation éblouissante et mènent un train de vie fastueux. Le 12 avril 1732, Claude Dupin achète conjointement avec sa belle-mère, Madame de Fontaine, le prestigieux Hôtel Lambert dans l’Île Saint-Louis pour la somme de 140 000 livres. Le 9 juin 1733, il acquiert le magnifique château de Chenonceau au duc de Bourbon pour 130 000 livres. Chaque année, le couple Dupin se rend en automne dans ce cadre illustre de la Touraine. Dès le mois d’avril 1741, ils demeurent avec leur enfant et beau-fils, Louis Claude Dupin, dans l’Hôtel de Vins, rue Plâtrière à Paris et ils possèdent également une maison à Clichy-sur-Seine depuis 1752, où ils passent les mois d’été. Le 24 avril 1738, le marquisat du Blanc et la châtellenie de Cors, situé aux limites du Berry et du Poitou, vient compléter le patrimoine. Le marquisat du Blanc comprend le château-Naillac, le château de Roche, de Rochefort, de Cors, de Forges, des propriétés, fermes, étangs et terres, dont le montant total est de 555 000 livres, soit un coût équivalent à quatre fois l’achat de Chenonceau. Mais des difficultés, à la suite de la saisie des biens de la comtesse de Parabère, l’ancienne propriétaire, ont conduit à une nouvelle mise sous séquestre des terres du Blanc et il a fallu un décret du Parlement de Paris en date du 2 septembre 1739, confirmé par arrêt du 11 décembre suivant, pour que Claude Dupin soit maintenu dans ses acquisitions.

Samuel Bernard meurt le 18 janvier 1739 et le règlement de sa succession, oblige Claude Dupin à se séparer de l’Hôtel Lambert, le 31 mars suivant.

Le 16 avril 1741, Monsieur et Madame Dupin prennent possession officiellement de la ville du Blanc, comme le veut la tradition :

« Le cortège officiel se forma. Il y avait loin du rude seigneur féodal, armé et casqué, à l’homme de qualité qu’était Claude Dupin, portant perruque et vêtement de cour. Près de lui se tenait la jolie marquise, trente quatre ans, et ses enfants Monsieur et Madame Dupin de Francueil. Tous les nobles, les gentilshommes du Blanc, les officiers de justice et d’administration, suivaient. Les gens de la ville, placés sur le passage, regardaient. Le Révérend Père les accueillit pour la grand-messe. Après l’office, la visite du monastère suivit. Le Révérend Père s’avança alors vers la jolie marquise et la pria délicatement de ne point accompagner son époux dans la visite de leur maison, le règlement ne leur permettant point.

Madame Dupin répondit avec toute sa grâce : Le plus précieux usage que l’on puisse faire de ses droits est de les rendre agréables à ceux sur qui on a ces droits. Puisqu’il ne lui seyait pas qu’elle entrât dans sa maison, elle ne voulait pas y entrer. »

Monsieur et Madame Dupin occupent une place de premier rang dans le monde de la finance et sont en relation avec l’aristocratie. Si leur prospérité facilite cette ascension sociale, les qualités de Mme Dupin contribuent à cette intégration. Voltaire la surnomme : « la déesse de la beauté et de la musique ». Louise Dupin est en effet célèbre par son charme et son esprit. Elle participe aux écrits de son mari, dont les volumes d’« Observations sur l’Esprit des lois » et travaille à ses propres projets : sur les femmes ou l’amitié. Belle, intelligente, fort cultivée, son pouvoir de séduction attire toutes les sympathies. Le plus naturellement du monde, sont venus vers elle, des gens de lettres, des philosophes et des savants. Dans ce cercle et à ses dîners, Mme Dupin sait animer les conversations, mener les débats et élever les discussions. Elle tient à l’Hôtel Lambert, comme à Chenonceau ou l’Hôtel de Vins, un salon littéraire et scientifique des plus brillants. Mme Dupin reçoit notamment Voltaire, l’abbé de Saint-Pierre, Fontenelle, Marivaux, Montesquieu, Buffon, Marmontel, Mably, Condillac, Grimm, Bernis, Rousseau, mais aussi les grands noms de la noblesse : la princesse de Rohan, la comtesse de Forcalquier, la maréchale de Mirepoix, la baronne d’Hervey et madame de Brignole. Madame du Deffand est aussi reçue, alors que c’est peut-être la seule à médire de Mme Dupin. Mais ce dénigrement est très certainement motivé par la jalousie : la maîtresse autoritaire du salon de la rue Saint-Dominique admettait difficilement que ses hôtes fréquentent d’autres cénacles que le sien. Au siècle des Lumières, les salons font partie intégrante de la vie sociale des élites et jouent un rôle essentiel dans la diffusion des idées, la contestation sociale et politique.

Louise Dupin est issue d’une famille d’artistes, tous entrés à la Comédie-Française. Le sens du théâtre est en quelque sorte, inné chez Louise. Elle fait aménager une petite salle de théâtre, à l’extrémité méridionale de la galerie au premier étage du château de Chenonceau et se donne à sa passion. Elle pratique également le mécénat. Féministe, Louise de Fontaine revendique pour les femmes, l’instruction, l’accès aux emplois publics et des carrières réservés jusque-là, exclusivement aux hommes.

Louise Dupin engage Jean-Jacques Rousseau de 1745 à 1751, comme secrétaire et précepteur de son fils. Mais leur première rencontre est loin d’être idyllique. Rousseau arrive dans la capitale, à l’automne 1741. Il est reçu chez Mme Dupin, rue Plâtrière, en mars 1743 par une lettre de recommandation, afin de présenter une comédie intitulée Narcisse et une notation musicale. Il éprouve d’emblée une vive passion envers la propriétaire des lieux :

« Madame Dupin était encore, quand je la vis pour la première fois, une des plus belles femmes de Paris. Elle me reçut à sa toilette. Elle avait les bras nus, les cheveux épars, son peignoir mal arrangé. Cet abord m’était très nouveau. Ma pauvre tête n’y tint pas. Je me trouble. Je m’égare. Et bref, me voilà épris de Madame Dupin. Mon trouble ne parut pas me nuire auprès d’elle, elle ne s’en aperçut point. Elle accueillit le livre et l’auteur, me parla de mon projet en personne instruite, chanta, s’accompagna au clavecin, me retint à dîner, me fit mettre à table à côté d’elle. Il n’en fallait pas tant pour me rendre fou. Je le devins. »

Jean-Jacques Rousseau par la suite envoie une lettre enflammée à Mme Dupin, qui lui retourne son courrier en exprimant son mépris. Ce qui n’arrête pas pour autant l’écrivain et il faudra l’intervention de Dupin de Francueil pour mettre un terme à ses assiduités. Mais Mme Dupin n’est guère rancunière et quelques mois après ces incidents, elle prend Rousseau à son service et le charge de s’occuper de l’éducation de son fils Jacques-Armand pendant huit jours, dans l’attente d’un nouveau précepteur. Par la suite, les époux Dupin prennent Jean-Jacques Rousseau comme secrétaire à son retour de Venise en 1745, alors qu’il n’est pas encore écrivain et moyennant un modeste salaire. Son travail consiste à prendre des notes et faire des recherches pour l’ouvrage que projetait Madame Dupin, à savoir la défense des femmes qui au XVIIIe siècle sont traitées en mineures … jusqu’à leur mort. Madame Dupin tenait Rousseau presque pour un subalterne et, au dire de Grimm et de Marmontel, elle lui donne congé le jour où elle reçoit des académiciens. Jean-Jacques Rousseau en éprouve de l’amertume mais après avoir quitté son travail de secrétaire en 1751, il gardera toujours de bonnes relations avec la famille Dupin. Madame Dupin apporte une aide financière à son épouse, Marie-Thérèse Le Vasseur (1721-1801) qui met au monde cinq enfants, abandonnés par Rousseau aux Enfants-Trouvés. Quant à Dupin de Francueil, il est lié à Rousseau pour leur passion commune de la musique. Le beau-fils de Madame Dupin s’intéresse à la physique, la chimie et l’histoire naturelle, dans l’espoir d’intégrer l’Académie des sciences et il fait rédiger au philosophe un livre resté inachevé, de vulgarisation scientifique aux institutions de chimie.

Le 9 octobre 1749 à Paris en l’Église Saint-Sulpice, Jacques-Armand épouse Louise-Alexandrine-Julie de Rochechouart-Pontville. Mais Jacques-Armand est la cause de bien des soucis à ses parents et Jean-Jacques Rousseau. Parmi ses défauts, celui d’être un joueur au point de perdre en une nuit, une très forte somme. Son père est obligé de vendre plusieurs de ses biens en 1750, pour honorer cette dette d’honneur. Les écarts de leur fils unique qui se livre également à des spéculations risquées, se poursuivent. Claude Dupin est contraint de solliciter contre lui, une lettre de cachet et de le faire enfermer en 1762 dans la forteresse de Pierre Encise, sous prétexte de folie. Sa famille décide ensuite de faire expatrier Jacques-Armand le 26 octobre 1765 pour ses inconduites, à l’Île de France où il meurt de la fièvre jaune, le 3 mai 1767. Avant d’embarquer à bord du « Comte d’Artois », navire marchand de la Compagnie des Indes orientales, il aurait confié à sa mère une fille illégitime, Marie-Thérèse Adam [A]. Les origines de la naissance de Marie-Thérèse Adam (1755-1836) restent toutefois mystérieuses et Madame Dupin se serait chargée d’élever cette enfant qui deviendra plus tard sa lectrice et son héritière. Elle considère Marie-Thérèse comme sa propre fille et l’a modelée selon sa propre image en lui transmettant sa haute culture ainsi que l’élégance de ses manières. Marie-Thérèse Adam est entièrement dévouée à la châtelaine de Chenonceau et sera à ses côtés jusqu’au dernier moment.

Le 25 février 1769, Claude Dupin décède à Paris. Il laisse une fortune évaluée à plus de deux millions de francs-or. Louis-Claude Dupin de Francueil dénonce le testament de son père, daté du 15 janvier 1768, et se porte héritier pour la moitié des biens. Ils seront partagés à la suite de la liquidation de la succession en 1772, entre Madame Dupin, Dupin de Francueil et Dupin de Rochefort. Ce dernier est le fils unique de Jacques-Armand Dupin de Chenonceaux. Madame Dupin reçoit le domaine de Chenonceau avec son mobilier, le marquisat du Blanc et l’Hôtel de Vins, rue Plâtrière à Paris. Le jeudi 18 septembre 1788, Claude Sophie Dupin de Rochefort meurt au château de Chenonceau, dans sa trente-huitième année. Avec la disparition de son petit-fils, sans postérité, Madame Dupin n’a plus de descendance directe.

Le 10 août 1792, le peuple s’empare du palais des Tuileries. Voici trois ans que la Révolution française a commencé, mais cette journée historique marque la fin de la monarchie avec l’arrestation de Louis XVI et de Marie-Antoinette. La France est en guerre depuis le 20 avril et Paris est menacé par les armées prussiennes qui après la proclamation du manifeste de Brunswick le 25 juillet, livreraient la capitale à « une exécution militaire et une subversion totale ». Dans ce climat de tension et de violence, des massacres sont perpétrés dans les prisons parisiennes, au début du mois de septembre. C’est dans ce contexte, que Madame Dupin décide de quitter Paris pour Chenonceau. Elle pouvait émigrer comme tant d’autres, dès le lendemain de la prise de la Bastille en 1789, sur les conseils de ses amis. Mais elle choisit de rester en France et préfère se retirer en Touraine au moment où la première Terreur s’abat sur le pays. Le 11 septembre 1792, Mme Dupin s’installe définitivement à Chenonceau, en compagnie de son amie, la comtesse de Forcalquier, sa nièce Madeleine-Suzanne Dupin de Francueil [B], ses petits-neveux René et Auguste Vallet de Villeneuve ainsi que sa gouvernante et lectrice, Marie-Thérèse Adam. Au cours de ces années, Mme Dupin réussit à préserver son château.

Le 12 mars 1794, son neveu Pierre Armand Vallet de Villeneuve, se suicide à la prison de la Conciergerie, à l’âge de 62 ans. Il était le secrétaire du roi, trésorier général de la Ville de Paris et receveur général des Finances à Metz. Condamné par le Tribunal révolutionnaire, sa fin brutale le soustrait à l’échafaud. Louise Dupin recueille ses fils René et Louis, épargnés en raison de leur jeune âge. Le 25 novembre 1793 (5 frimaire An II) Marie-Aurore de Saxe, la seconde épouse de son beau-fils Louis Dupin de Francueil, est incarcérée à la prison de la Bourbe à Paris, puis au couvent des anglaises, rue des Fossés Saint-Victor. Elle est libérée quelques mois plus tard, le 21 août 1794 (4 fructidor An II). En 1796, le fermier de Madame Dupin, au château de Rochefort dans le département de l’Indre a eu les pieds brûlés par des criminels, surnommés les « Chauffeurs » qui sévissent dans la région.

Madame Dupin transmet le domaine à son petit-neveu, le comte René, François Vallet de Villeneuve (1777-1863) et son épouse Apolline de Guibert (1776-1852). Chenonceau restera dans la famille de Villeneuve jusqu’en 1864. Les terres du Blanc reviennent au cadet, Auguste Louis Claude Vallet de Villeneuve (1779-1837), époux de la fille du comte Louis-Philippe de Ségur, Louise Antoinette Pauline, Laure de Ségur (1778-1812), et qui sera le trésorier de la Ville de Paris.

Georges Touchard-Lafosse, âgé de dix-sept ans, vient lui rendre visite en 1797 et l’évoque ainsi :

« Elle avait conservé la conversation la plus animée de souvenirs brillants, d’épisodes curieux; son esprit ne paraissait avoir rien perdu ni de sa vivacité ni de sa grâce : c’était un livre du plus séduisant intérêt que ses entretiens. »

L’année suivante, en 1798, Louise Dupin reçoit un jeune homme à l’avenir prometteur, Pierre Bretonneau, étudiant en médecine. Il est le fils de Pierre Bretonneau, maître en chirurgie, médecin de Mme Dupin, et Élisabeth Lecomte. Son oncle est l’abbé François Lecomte, curé de Chenonceaux puis régisseur du château.

Louise Dupin termine sa vie à Chenonceau dans une grande solitude. Lointains sont désormais, les jours heureux. Le 20 novembre 1799 (30 brumaire An VIII) à cinq heures du matin, Mme Dupin s’éteint à l’âge de quatre-vingt-treize ans, dans sa chambre située au rez-de-chaussée sur la façade Ouest du château, aujourd’hui appelée Chambre de François Ier. Ses dernières volontés seront respectées :

« J’entends et je veux, après ce qu’on croit la mort et le terme ordinaire pour s’en assurer, être gardée au moins quarante-huit heures de plus ; rester au moment où mes yeux se fermeront placée dans mon lit, visage découvert comme si j’y étais vivante […] De quelque maladie ou accident que je meure, je ne veux point qu’on en cherche la cause […] Je ne veux être touchée et ensevelie que par les femmes seules de ma maison et je désigne Louise Morillon, Henriette Bossé femme Henry et Marie-Anne Chavigny pour me rendre ce dernier service […] Je ne veux absolument être enfermée que dans une boîte de sapin et je charge mes successeurs, quelque part où je meure, de me faire transporter à Chenonceau avec la plus grande simplicité et me placer dans le lieu que je ferai marquer. »

Ce lieu que Mme Dupin a choisi, se situe sur la rive gauche du Cher, à l’ombre des grands arbres du parc de Francueil. Ses petits-neveux érigent un lourd tombeau à l’endroit désigné par la Dame de Chenonceau, où elle dort de son dernier sommeil.

Madame Dupin réside dans les propriétés suivantes :

« À l’instar de Mme Geoffrin voire de Louise d’Epinay, Louise Dupin renonce également à toute prétention au bel esprit ou à l’esprit savant. Elle renonce donc à publier, et aucun de ses ouvrages ne paraîtra de son vivant. À cette époque, que l’on qualifie souvent de féministe, la femme du monde s’expose inévitablement au ridicule lorsqu’elle s’avise de rivaliser avec les hommes dans les domaines les plus sérieux. Pour ne l’avoir pas compris (ou accepté ?), Madame du Châtelet (qui traduisait alors Newton en français), fut l’objet des pires moqueries. Moins émancipée, Louise Dupin accepta finalement de s’en tenir à son rôle : celui d’une des plus grandes salonnières du siècle. »

« Malgré la réputation d’esprit et de charme dont elle a joui, et les éloges que lui ont accordés ses contemporains, cette femme remarquable n’a jamais voulu occuper dans la république des lettres sérieuses la place qu’elle méritait. Elle était mademoiselle de Fontaines, et passa pour être la fille de Samuel Bernard, du moins Jean-Jacques Rousseau le rapporte. Elle apporta une dot considérable à M. Dupin; je ne me souviens plus lequel des deux possédait en propre la terre de Chenonceaux, mais il est certain qu’à eux deux ils réalisèrent une immense fortune. Ils avaient pour pied à terre à Paris l’hôtel Lambert, et pouvaient se piquer d’occuper tour à tour deux des plus belles résidences du monde. On sait comment Jean-Jacques Rousseau devint secrétaire de M. Dupin, et habita Chenonceaux avec eux, comment il devint amoureux de madame Dupin, qui était belle comme un ange, et comment il risqua imprudemment une déclaration qui n’eut pas de succès. Il conserva néanmoins des relations d’amitié avec elle et avec son beau-fils Francueil. Madame Dupin cultivait les lettres et la philosophie sans ostentation et sans attacher son nom aux ouvrages de son mari, dont cependant elle aurait pu j’en suis certaine revendiquer la meilleure partie et les meilleures idées […] M. et madame Dupin travaillaient à un ouvrage sur le mérite des femmes, lorsque Jean-Jacques vécut auprès d’eux. Il les aidait à prendre des notes et à faire des recherches, et il entassa à ce sujet des matériaux considérables qui subsistent encore à l’état de manuscrits au château de Chenonceaux. L’ouvrage ne fut point exécuté, à cause de la mort de M. Dupin, et madame Dupin, par modestie, ne publia jamais ses travaux. Certains résumés de ses opinions, écrits de sa propre main, sous l’humble titre d’Essais, mériteraient pourtant de voir le jour, ne fût-ce que comme document historique à joindre à l’histoire philosophique du siècle dernier. Cette aimable femme est de la famille des beaux et bons esprits de son temps, et il est peut-être beaucoup à regretter qu’elle n’ait pas consacré sa vie à développer et à répandre la lumière qu’elle portait dans son cœur. »

« L’hôtel particulier qu’occupait Madame Dupin se situait au bout de la rue Plâtrière […] Rousseau se dirigea vers le petit salon et entra dans l’antichambre après s’être annoncé auprès du valet de pied. Au moment de prendre place sur la banquette, il lissa sa veste de brocart et rajusta son épée. Bien qu’il fût à son service depuis près de quatre ans, Jean-Jacques ne s’était jamais senti à son aise en présence de Madame Dupin. À peine plus âgée que lui, elle avait pourtant su préserver sa beauté. La grâce et l’élégance de son maintien étaient encore rehaussées par la finesse de ses traits. On croisait dans son cercle les hôtes les plus prestigieux, de Voltaire à Buffon, mais également les membres les plus éminents de l’aristocratie parisienne. Vive et spirituelle, elle s’attirait des éloges jusque dans les maisons des autres salonnières. C’était pourtant dans l’intimité du tête-à-tête que la jeune femme troublait le plus Jean-Jacques. Son visage au teint très blanc, la blondeur de ses cheveux tirés en arrière et la douceur de sa voix, la rendaient presque irréelle. Dans ces instants-là, on se prenait d’envie de lui parler en chuchotant, de peur de rompre le charme. »

Les portraits de Madame Dupin sont rares. Un tableau décorait à Chenonceau, la chambre de madame Dupin et il est aujourd’hui dans une collection privée. Il est exécuté par Jean-Marc Nattier avec la collaboration de sa fille, Catherine Pauline Nattier (1725-1775), la future madame Tocqué. Le visage, les chairs et les étoffes sont de Nattier, le reste est peint par sa fille. Une seconde version de ce tableau existe, mais non signée, avec une variante : Madame Dupin est représentée avec un Foulque d’Amérique. Deux autres portraits sont également de Nattier. L’un était destiné au boudoir de l’Hôtel Lambert et se trouve à présent aux États-Unis, exposé à New York dans la collection privée de Lawrence Steigrad fine arts. L’autre, réplique du précédent, est peint pour le château du Blanc. Rappelons que Madame Dupin était marquise du Blanc. Un autre tableau est supposé de Nattier et se trouvait dans l’antichambre du deuxième étage de l’Hôtel Lambert. Mais celui-ci est si peu ressemblant avec les précédents que son attribution est incertaine. Serait-il de Jean-Baptiste Greuze, auteur d’un portrait de Madame Dupin et qui figure dans le catalogue de ses œuvres ? La question demeure et nul ne sait ce qu’il est devenu. Enfin, le portrait de Madame Dupin exposé actuellement au château de Chenonceau est réalisé d’après l’œuvre de Jean-Marc Nattier.

Abréviations :

Note : Me et son fils Me , sont les notaires de Monsieur et Madame Dupin à Paris au XVIIIe siècle.

Actes notariés :

Le contrat de mariage de Claude Dupin et Louise Guillaume de Fontaine est passé devant Me Sylvain Ballot, notaire de Mme Marie-Anne-Armande de Fontaine, la mère de Louise.

Vente de l’Hôtel Lambert, fait par Alexandre-Louis Lambert, seigneur de Thorigny, à Marie-Armande Carton, veuve de Guillaume de Fontaine, commissaire de marine et à Claude Dupin, secrétaire du Roi, et son épouse Louise Guillaume de Fontaine.

Acceptation et décharge données par Michel Paumier, maître maçon, du contrat de vente de l’Hôtel Lambert, fait par Alexandre-Louis Lambert, seigneur de Thorigny, à Marie-Armande Carton, veuve de Guillaume de Fontaine, commissaire de marine et à Claude Dupin, secrétaire du Roi, et son épouse à condition d’exécuter par Fontaine et Dupin les devis et marché pour réparations de l’Hôtel, du 18 mars 1732. Le contrat de vente passé devant Me Tessier, notaire, le 12 avril 1732.

Acte de vente de l’Hôtel Lambert par Madame de Fontaine et son gendre Claude Dupin à Florent Claude, marquis du Châtelet et à son épouse, Gabrielle Émilie de Breteuil, le 31 mars 1739.

Contrat de mariage de Jacques-Armand Dupin de Chenonceaux avec Mademoiselle Louise-Alexandrine-Julie de Rochechouart, daté du 8 octobre 1749. Ce mariage est, tout au moins pour la mère de Louise-Alexandrine-Julie, indispensable pour sauver la continuité de cette branche, des Vicomtes de Rochechouart de la Maison de Pontville, qui est alors au bord de la faillite, criblée de dettes et menacée des saisies réelles, relatives notamment au château de Rochechouart et à l’hôtel de Pompadour à Paris, plus connu sous le nom de Chanac de Pompadour, aujourd’hui l’ambassade de Suisse. Claude et Louise Dupin donnent à leur fils, Jacques-Armand, une dot de 400 000 livres et une place de fermier général. Pour la famille de Rochechouart, la mésalliance de Julie de Rochechouart-Pontville et qui deviendra une amie de Jean-Jacques Rousseau, était une honte et fait scandale.

Jacques-Armand Dupin de Chenonceaux meurt à à l’Île de France de la fièvre jaune, le 3 mai 1767.

Testament olographe Dupin (Claude) conseiller du Roi, ancien fermier général. Dépôt Claude Dupin, le 25 février 1769. Le testament de Claude Dupin en date du 15 janvier 1768 laisse comme légataire universel, son petit-fils Claude-Sophie Dupin de Rochefort. Ce testament est attaqué par Louis Claude Dupin de Francueil, son fils du premier lit, qui se porte héritier pour la moitié des biens. Cependant Mme Louise de Fontaine-Dupin, veuve du fermier général, va conserver ses propriétés.

Le testament est déposé à l’étude notariale par Marie-Aurore née de Saxe veuve de Messire Louis Claude Dupin de Francueil. Dans ce testament, Claude-Sophie Dupin de Rochefort a nommé et institué son légataire universel, son cousin Maurice François Élisabeth Dupin de Francueil, fils de son oncle Louis Claude Dupin de Francueil. Ce n’est assurément pas le souhait de Mme Louise de Fontaine-Dupin, qui avait déjà choisi son neveu, Pierre-Armand Vallet de Villeneuve.

Inventaire après décès de Claude Sophie Dupin de Rochefort, chevalier, capitaine de dragons au régiment de Jarnac, demeurant rue Plâtrière à Paris, quartier Saint-Eustache. L’inventaire est poursuivi dans une maison à Saint-Germain-en-Laye, à gauche de l’avenue. Sa mère, Julie de Rochechouart-Pontville veuve de Dupin de Chenonceaux, demeure à Saint-Germain-en-Laye.

Inventaire dressé après l’interdiction de Louise Alexandrine Julie de Rochechouart, veuve d’Armand Dupin, écuyer, seigneur de Chenonceau, demeurant à Saint-Germain-en-Laye, à gauche de l’avenue, du côté de Paris, ladite interdiction prononcée par sentence du prévôt de Saint-Germain-en-Laye du 10 novembre 1788.

Madeleine-Suzanne Dupin de Francueil, renonce à la succession de son père Louis-Claude Dupin de Francueil et devient la seule héritière de Claude-Sophie Dupin de Rochefort son cousin germain, au moyen de l’abstention faite par le mineur, Maurice-François-Élizabeth Dupin de Francueil, légataire universel en 1788. Cette décision met fin à la bataille de partage engagée depuis la disparition de Claude Dupin, en 1769.

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A  Marie-Thérèse Adam est née à Paris, le 13 novembre 1755. L’année 1753 avancée par des ouvrages, est erronée. Elle est baptisée le 14 novembre 1755 dans la paroisse Saint-Paul à Paris. Les origines de sa naissance restent énigmatiques et diverses thèses sont émises. Officiellement, elle est la fille de Jacques Adam, loueur de carrosses et Nicole Avrillon, demeurant rue des Tournelles. Son parrain est son frère aîné Jean-François Adam et sa marraine Marie-Thérèse Avrillon. Celle-ci demeure à La Villette, paroisse Saint-Laurent. Dans la domesticité de Jacques-Armand Dupin de Chenonceaux, se trouve un cocher au nom de Nicolas Adam. Après le décès de Madame Dupin le 20 novembre 1799, Marie-Thérèse Adam emménage rue de la Roquette à Paris, dans un immeuble hérité de sa bienfaitrice. Le jeune Pierre, Fidèle Bretonneau, né à Saint-Georges-sur-Cher le 3 avril 1778, vient la rejoindre pour reprendre ses études et vivre avec elle, malgré la différence d’âge de vingt-trois années. Un contrat de mariage est signé le 28 floréal an IX (18 mai 1801) et Marie-Thérèse Adam épouse à Paris le 13 prairial an IX (2 juin 1801), le médecin Pierre Bretonneau. Le mariage est célébré à la mairie de la place des Vosges. Pierre Bretonneau échoue au Doctorat la même année. Les époux décident alors de s’installer à Chenonceaux dans une autre propriété héritée, La Renaudière, acquise au mois de décembre 1789 pour 5 505 livres par Madame Dupin. Pierre Bretonneau, simple officier de santé, est maire de Chenonceaux de 1803 à 1807. Il reprend ses études, repart à Paris, passe sa thèse et devient médecin-chef de l’hôpital de Tours. Ses recherches lui permettent d’identifier la fièvre typhoïde et la diphtérie. Il va révolutionner la médecine de son temps, mais en parallèle de sa prestigieuse et célèbre carrière, Pierre Bretonneau délaisse son épouse. Ses correspondances sont malgré tout, empreintes d’une affection toute particulière à l’égard de sa femme. Marie-Thérèse Adam décède à Chenonceaux dans sa maison de La Renaudière, le 13 janvier 1836. Elle est d’abord inhumée à Chenonceaux, puis transférée dans la chapelle du docteur Bretonneau à Saint-Cyr-sur-Loire. Son union avec Pierre, Fidèle Bretonneau est sans postérité.

B  Madeleine-Suzanne Dupin de Francueil est la fille de Louis Dupin de Francueil et de Suzanne Bollioud de Saint-Jullien. Elle est née à Paris, le 14 juillet 1751. Madeleine-Suzanne Dupin de Francueil épouse en premières noces, Pierre, Armand Vallet de Villeneuve (1731-1794) à Paris, le 9 février 1768 en la paroisse Saint-Eustache. De cette union sont nés deux enfants rue Plâtrière à l’Hôtel Dupin : René Vallet de Villeneuve le 7 juin 1777 et Auguste Vallet de Villeneuve le 4 août 1779. Elle se marie en secondes noces avec Joseph Delaville Le Roulx (1747-1803) à Chenonceaux, le 7 messidor de l’An IV (25 juin 1796). Elle hérite de l’Hôtel Dupin à la mort de son père en 1786, mais Madame Louise Dupin en conserve toutefois l’usufruit jusqu’au jour de son décès en 1799. Madeleine-Suzanne Dupin vend cet immeuble en 1809. Madeleine-Suzanne Dupin de Francueil meurt à Rome en Italie, le 18 octobre 1812.

Son second époux, Joseph Delaville Le Roulx est né au Blanc le 22 mars 1747. Marié en premières noces le 24 novembre 1771 à Amsterdam avec Marie Thérèse Lefébure (1750-1790). Il est un négociant et homme politique. Joseph Delaville Le Roulx organise la culture du tabac en France mais il est également marchand d’armes. Il est élu député d’Hennebont en Bretagne aux États généraux de 1789. Sa carrière politique se poursuit sous le Consulat et devient sénateur. Il meurt subitement en descendant l’escalier du palais des Tuileries alors qu’il allait avec Jean-Nicolas Corvisart, dîner chez le Premier Consul, le 3 avril 1803.